« Pour voter, il faut être capable de comprendre le scrutin »

La Croix : Face au risque d’abstention massive, on a souvent entendu dire que les Français étaient « fous de la tête aux élections ». Cette explication est-elle valable ?

Céline Braconnier : La fin de la crise sanitaire et l’envie d’autre chose jouent sans aucun doute un rôle. Ainsi que l’impact de l’épidémie sur la campagne, qui ne s’est pas déroulée comme d’habitude.

Mais l’abstention d’aujourd’hui ne fait que prolonger la démobilisation électorale observée depuis plus de vingt ans et qui ne fait qu’augmenter. Désenchantement à l’égard de la politique, défiance envers les élus, l’idée que voter ne sert pas à grand-chose : voilà ce qui explique la majorité des abstentions.

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La simultanéité de deux scrutins, régional et départemental, a-t-elle joué un rôle dans l’abstention ?

CB : Il n’y a pas seulement deux bulletins de vote, mais deux modes de scrutin différents. Les règles du jeu électoral sont illisibles. De plus, les forces politiques ne se présentent pas de la même manière sur le même territoire. Vous pouvez avoir la gauche unie au régional et divisée avec le départemental.

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C’est très difficile à comprendre. Cependant, pour participer à un sondage, il faut être capable de le comprendre. Quand on ne comprend pas, ça reste un devoir civique. C’est aussi la motivation essentielle des électeurs que je rencontre sur le terrain. Très peu sont porteurs d’un désir ou d’un espoir, ils voyagent par devoir.

Et cette motivation n’est pas uniformément répartie parmi la population…

CB : Oui, il existe des écarts très importants, de 20 à 40 points, entre la participation des plus jeunes et des plus âgés. Ces derniers pratiquent le vote désenchanté, tandis que les jeunes, plus exigeants sur l’offre électorale, s’abstiennent sans culpabilité. On voit un problème de transmission : il y a des abstentionnistes dont les parents ont voté assidûment.

Y a-t-il un profil type de l’abstentionniste ?

CB : Quand l’abstention est si élevée dans tous les groupes sociaux, il y a forcément une diversité de profils. Mais en plus de l’âge, on sait aussi que plus on obtient un diplôme, plus on vote. Plus généralement, la fragilité économique tient à l’écart des urnes, ainsi que l’isolement, car la participation électorale fait partie d’un apprentissage collectif.

La classe politique a-t-elle endossé l’abstention massive comme une donnée électorale ?

CB : Toutes les forces politiques n’ont pas intérêt à s’impliquer davantage. Aujourd’hui, l’abstention profite à ceux qui ont un électorat plus âgé que la moyenne, plus éduqué, plus stable économiquement. Et en effet, au-delà des lamentations rigoureuses le soir des résultats, peu est fait pour lutter contre l’abstention. Mais il y a un moment où les records que nous ne cessons d’atteindre vont conduire à une remise en cause, par la majorité des citoyens, de notre fonctionnement démocratique !

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Pourtant, l’élection présidentielle continue de mobiliser massivement. C’est un scrutin plus lisible, qui jusqu’ici a réussi à réenchanter un peu le rapport à la politique. Les abstentionnistes d’aujourd’hui ne le seront donc pas forcément en 2022. L’abstention de ce dimanche indique un éloignement de la démocratie représentative, mais pas une rupture totale.