Contre l’abstention, que nous n’avons pas essayé

« Catastrophe civique » pour Marine Le Pen, « Schisme entre la classe politique et les Français » pour Yannick Jadot… Dimanche 20 juin, les politiques n’ont pas eu les mots assez forts pour commenter le taux d’abstention au premier tour des élections régionales et départementales : 66,74%, un record sous le Ve République, hors référendum. Les explications de circonstance qui avaient déjà prévalu lors des élections municipales il y a un an – déconfinement et début de l’été – ne suffisent plus.

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En attendant le second tour pour lequel la mobilisation ne s’annonce pas mieux, un débat récurrent a rouvert : celui sur la réforme des modalités du scrutin, censée améliorer la participation. « Un vote, une urne, un isoloir, un dimanche, ça ne suffit pas », résume Roland Lescure, député et porte-parole de La République en marche. Le délégué général du parti présidentiel, Stanislas Guérini, appelle à la mise en place du vote par Internet au cours du prochain quinquennat. Alors que le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, entend déposer un projet de loi instituant la reconnaissance du vote blanc ainsi qu’un seuil minimum de participation en dessous duquel une élection serait invalidée.

Du vote anticipé aux élections de regroupement, les voies sont multiples

Lorsqu’il s’agit de modifier les règles du jeu électoral, les pistes sont nombreuses, souvent inspirées d’exemples étrangers. Le vote électronique, par exemple, est courant en Estonie. Il a également été mis en place début juin pour les élections consulaires françaises.

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« Le seul argument contre le vote électronique est celui du contrôle, et je n’y crois pas. Ou, nous avons le même problème avec les proxys ! « , plaide Roland Lescure. Député des Français d’Amérique du Nord, il est également partisan du vote anticipé, pratiqué aux États-Unis comme en Allemagne. « Lors de la dernière élection présidentielle américaine (marquée par une participation record), deux électeurs sur trois ont voté par anticipation », il insiste.

Le regroupement des élections est aussi une idée régulièrement évoquée. En mars 2021, la députée LREM Yaël Braun-Pivet, présidente de la commission des lois, a proposé de voter en même temps pour les élections présidentielles et législatives. Une manière, selon elle, de lutter contre l’abstention aux législatives, qui attire de moins en moins d’électeurs : 56,83 % d’abstention au second tour en 2017, un record.

Ces hypothèses sont également encouragées par une partie du monde de la recherche. « Nos procédures sont anciennes, elles ont été conçues à une époque où la vie était différente, où les gens, notamment, étaient moins mobiles, note la politologue Céline Braconnier, directrice de Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye. Aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi on continuerait à imposer de voter dans un lieu fixe », considère ce spécialiste de la participation électorale.

Pourquoi les gouvernements bloquent

Les idées abondent, et pourtant rien ne se passe. En novembre 2020, le ministre de l’Intérieur Gerald Darmanin a rejeté le vote par correspondance et le vote électronique, les qualifiant de « Fausse bonne idée », en raison du risque de fraude. L’État conserve en effet le traumatisme de la fraude électorale par correspondance des années 1960 et 1970, qui a conduit à son abandon en 1975.

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Mais les raisons sont aussi politiques. «  En France, on débat en permanence de ces sujets, mais pour le gouvernement, ce n’est jamais une priorité. Les modalités du vote, comme le découpage électoral, sont toujours reléguées de peur d’être accusées de « falsification » », explique Thomas Ehrhard, politologue à l’université Paris 2 Panthéon-Assas.

« A partir de lundi, vous verrez que les élus auront à cœur de faire oublier les circonstances de leur élection, pour éviter tout procès illégal, Pronostic de Céline Braconnier. C’est compliqué de faire bouger les lignes, car en changeant les règles, on risque aussi de modifier notre propre exercice du pouvoir. Et pourtant, il faudra le faire, au risque de voir les citoyens déserter les urnes pour toutes les élections. «  Et qu’une partie croissante de la société remet en question le modèle démocratique.

Une efficacité controversée

Mais l’efficacité potentielle de ces évolutions ne fait pas l’unanimité. « La modernisation de notre système de vote est importante, mais elle ne semble pas indispensable, estime Bertrand Pancher, député (Libertés et territoires) de la Meuse et président du think tank Décider ensemble, spécialiste des questions de démocratie participative. L’abstention est consubstantielle au fonctionnement de nos collectivités territoriales, que nos concitoyens ne comprennent pas. Nous n’en sortirons pas sans un choc de décentralisation et de concertation. « 

Il décrit la France comme « Le pays le moins décentralisé au monde, où le parlement a le moins de pouvoir. Nous ne consultons jamais la population, ou sans en tenir compte. Comment voulez-vous que nos concitoyens votent ? « 

Les exemples étrangers doivent également être nuancés. « Aux États-Unis, comme en France, l’élection présidentielle est l’arbre qui cache la forêt, souligne Thomas Ehrhard. Cela fait des années que les « midterms » (élections législatives de mi-mandat) font 40 % de participation. La France n’est pas un cas particulier. « 

Pour lui, un changement de mode de scrutin n’aurait qu’un effet marginal. « La démocratie, ce n’est pas seulement les urnes. C’est l’espace public qui donne le ton à la démocratie institutionnelle. Maintenant, que voit-on dans l’espace public ? Désagrégation du lien social, individualisme, difficulté croissante de dialogue… Considérer que la participation aux élections serait un phénomène autonome sur lequel on peut agir de manière scientifique est une erreur. L’abstention n’est qu’un symptôme d’un problème de société plus vaste. « 

2022, l’année du changement ?

« Bien sûr, nous ne résoudrons pas le problème du désenchantement politique uniquement par des mesures techniques, avoue Céline Braconnier. Mais cela supprimerait certains obstacles, qui se conjuguent aux autres facteurs d’abstention. Plus il y a de gens loin des urnes, plus c’est facile de faire voter », poursuit celui qui est également favorable à l’inscription automatique sur les listes électorales.

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S’il n’y a pas de solution miracle, une modification des règles électorales enverrait néanmoins un message symbolique de renouveau. « Aujourd’hui, ce conservatisme donne l’image d’un régime représentatif complètement replié sur lui-même », déplore Romain Rambaud, rappelant que « La France est le seul pays qui a reporté les élections en 2021 ». Il prône également des consultations plus régulières avec les Français.

La campagne présidentielle permettra-t-elle à la France d’avancer sur ce sujet bloqué depuis des années ? Roland Lescure en est convaincu. « Les candidats à la présidentielle ne peuvent manquer de prendre position sur la revitalisation de notre modèle démocratique. C’est l’année parfaite ! « 

→ RETROUVEZ à partir de 20h, les résultats du second tour des élections régionales et départementales 2021

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La répartition des sièges au conseil régional

– Un quart des sièges est automatiquement attribué à la liste qui arrive en tête du second tour. C’est ici prime de majorité.

– Les sièges restants sont attribués proportionnel entre les listes ayant obtenu au moins 5% des voix.

– La première liste est donc garantie d’avoir le majorité absolue au conseil régional s’il obtient au moins 34% des voix.

– Le nombre d’élus dépend du score de la liste au niveau de la région, mais le détail des sièges est attribué par section départementale, au prorata du nombre de voix obtenues dans chaque département.

Le président régional est formellement élu lors de la première réunion du conseil régional, qui se déroulera dans toute la France vendredi 2 juillet. Pour être élu, le président doit obtenir la majorité absolue parmi les conseillers.

– Si aucune liste n’a obtenu la majorité absolue, des alliances doivent être formées au sein du conseil pour élire un président. C’est dans ces conditions que l’on parle d’un « Troisième tour ».